Georges Eekhoud (1854-1957)
Emile Verhaeren : Georges Eekhoud, écrivain de la ferveur
(préface à
L’œuvre de Georges Eekhoud, de Maurice Bladel, paru à la Renaissance d’Occident (Bruxelles) en 1922)
« Georges Eekhoud aime la Flandre, ou plutôt sa Campine, avec une
âpreté et une ferveur qu’aucun de nous ne met dans le patrial amour. Il
aime, si j’ose dire ainsi, d’outre en outre.
Quelques-uns de nous n’aiment qu’à tête reposée. Leur pays est pour
eux plein de douceur, de tranquillité et de charme. Une maison claire au
bord de la Lys ; des gens simples et calmes autour d’un foyer ; un peu
de lumière sur la façade ; de jolis usages et de pittoresques coutumes
poétisant la vie ; un amour se déroulant à travers une prairie ou un
clos ; une église, un marché, un tir à l’arc, un jeu de boules pour
situer telle ou telle aventure, et la nouvelle est imaginée et aussitôt
écrite.
D’autres aiment à assombrir ces mêmes mœurs et ces mêmes gens que
leurs confrères ensoleillent. Ceux-là s’imaginent une Flandre triste et
brumeuse où les vents d’automne soufflent la misère, la détresse et
parfois le crime et la ruine. Les hommes de l’Escaut ou des bords de la
mer nous sont représentés frustes et gros, fiers, avec des instincts
brutaux et des âmes sournoises. Les chaumes des plaines y sont accroupis
comme des bêtes ; les routes y sont peu sûres ; les bois y guettent
ceux qui passent ; une atmosphère de méfiance, de rage et de danger
baigne chaque chapitre et quelquefois chaque page.
Parfois la sensibilité mêle sa liesse à ces drames farouches. Les
cabarets retentissent de chants ardents et lourds avant de trembler aux
cris d’une rixe ou d’un meurtre. Et les murs propres et blancs se
marquent soudain d’une tache rouge.
Tout cela est, certes, admirablement décrit et montré avec justesse
et puissance. Même parfois un caractère d’homme, de femme ou de jeune
fille hausse le roman ou la nouvelle, jusqu’à l’étude psychologique.
Quoi qu’on dise, nous savons imaginer et analyser, dès que nous le
voulons. Il est trop facile de nous ranger, sans appel, parmi les
écrivains uniquement descriptifs.
Pourtant, si complète que soit notre manière de montrer et de traiter
les êtres et les choses de chez nous, il manque à la plupart de nos
maîtres ce que Georges Eekhoud prodigue dans ses livres, je veux dire la
ferveur. Non pas l’amour, mais plus que l’amour. On sent chez lui comme
une tension de tout l’être, comme une frénésie de sympathie et de
tendresse. Il voudrait souffrir à la place de ceux qui souffrent dans
ses romans ; il voudrait être humble et déjeté comme les va-nu-pieds de
ses nouvelles ; il voudrait participer fut-ce au prix de n’importe quel
sacrifice, à la vie sombre et hostile de ses pacants et de ses
vagabonds. Le cœur plus que le cerveau alimente et dirige l’art de
Georges Eekhoud et voilà pourquoi nous l’admirons, certes, mais surtout
nous l’aimons, à travers chacun de ses livres si intensément humains. »
Émile Verhaeren
Georges Eekhoud
(Emile Verhaeren - L'Art Moderne, 18 septembre 1892.)
Là-bas, cet irréductible ? — Georges Eekhoud.
A
le voir d'esprit ouvert à la curiosité universelle, à le suivre,
commentant, traduisant, ressuscitant les poètes anglais, scandinaves,
allemands, italiens, on le croirait cosmopolite. Au contraire plus que
n'importe qui, dans son art, il est de son sol, de son pays, bien plus,
de son village. Avant d'être flamand, il est Campinois.
Rien ne
mord sur le silex de sa nature fruste et rude. Il demeure d'une
résistance d'enclume, que les marteaux font retentir, mais qui ne bouge
pas. Son essai sur Shakespeare et son temps prouve combien les
Anglo-Saxons ont sollicité ses goûts. Egalement les véristes
ultramontains, pendant longtemps, furent conquérants de son attention
généreuse. En France, Léon Cladel lui fut cher.
La moelle de son
art, c'est la tendresse foncière l'émotion passionnée et violente ;
l'amour entêté et âpre. Sa sensibilité va de la douceur et de la naïveté
à la sauvagerie et à la folie. Indiciblement claire en tel conte où des
couples s'en vont par des jardins plantés de groseilliers et de buis,
elle s'aggrave, elle gonfle et monte et souvent atteint le spasme. Son
dernier livre aime jusqu'à faire crier. Il brûle comme une plaque à
blanc.
Si l'on cherche une philosophie dans les oeuvres
d'Eekhoud, on y trouve le panthéisme. Cette théorie en est l'universelle
reine, comme en toutes celles qui viennent des Nords tristes et
ardents. Elle déborde des êtres sur les choses, les peuplant de notre
cœur, les spiritualisant de notre âme, les conviant à la vie totale,
perpétuelle.
Au reste, serait-il possible à un esprit aussi silencieux et en même temps aussi profond d'être autre chose que spinoziste ?
Trop
activement adore-t-il ses bruyères et ses plaines et leurs soirs et
leurs nuits, trop pertinemment surprend-il le même langage chez les
plantes et les bois, chez les bêtes et les gens, pour ne point conclure à
leur identité foncière. La fruste et éloquente matière, la nature
merveilleuse et éternelle, le monde des sens et de l'intellectualité
communient en chacune de ses pensées, se manifestent en tout son rêve.
Si la terre, l'horizon, les pierres, l'air, les brumes, les nuages, la
pluie, la lumière n'étaient âmes attirantes et enveloppantes, comment
justifier les lyrismes et les apothéoses ? Le sol patrial, le coin de
dilection, le morceau de cœur qu'est pour Eekhoud la Campine anversoise,
n'existent qu'autant qu'ils lui apparaissent : êtres émotionnels et
divins.
Mais qu'on s'entende. Si l'ardeur pour son terroir
perdure en lui, elle s'affranchit de toute notion conventionnelle de
patrie. Cette quelconquerie géographique n'ayant aucun caractère sacré
et intime, n'étant l'expression ni de ses souvenirs, ni de ses goûts, ni
de sa race, le laisse dans l'indifférence la plus rigide. C'est une
intercalation dans la prière fervente que profèrent ses livres, c'est
une surcharge dans le texte.
*
* *
Son oeuvre est déjà nombreuse ! Outre trois volumes de vers négligés par lui, en voici le catalogue :
Kees Doorik, les
Kermesses, les
Milices de Saint-François, les
Nouvelles Kermesses, la
Nouvelle Carthage (Anvers), les
Fusillés de Malines, le
Cycle patibulaire.
Ces
livres réalisent une gradation. De volume en volume, la personnalité
s'intensifie, la langue se spécialise, le caractère des personnages
s'aiguise en autochtonité.
Les premières études rustiques
s'influençaient de certaines conceptions déjà émises en des romans
célèbres. Le fond était différent, mais certaines en[t] rées en matière,
tels déroulements d'action, quelques descriptions de sites et de milieu
rappelaient les procédés consacrés. Aussi les phrases, d'où n'étaient
point rejetés encore les mots trouvés sur le terrain d'autrui, les
expressions et les tournures caractéristiques de maîtres admirés,
parasitaient l'écriture. Un sarclage était indispensable. Il se fit
lentement, mais impitoyablement. Et bientôt, plus d'ivraie. Le froment
pur grandit clair. Une odeur de labour âcre monta, une saveur de bonne
et authentique récolte parfuma le livre. Sur les charrois de sa moisson,
Eekhoud pouvait planter le « mai », le sien, avec des fleurs et des
guirlandes, à ses seules couleurs flottantes et victorieuses. Il se créa
une langue violente, rude, gutturale. Il trouva en français telles
combinaisons de vocables qui équivalaient à des idiotismes flamands ; il
réussit à donner telle impression si particulière en le mode
d'expression littéraire qu'il s'était choisi que la synthèse de certains
de ses contes s'incarne bien mieux en un mot néerlandais qu'en un terme
latin. La richesse de son lexique s'accrut, la nouveauté et l'audace le
heurtèrent. La faute nette et patente fut certes évitée, mais
l'assurance que les conquêtes totales du soi-même lui donnèrent,
l'entraîna vers une complète émancipation de la correction pimbêche et
du style canonique.
*
* *
Pour saisir en leur vie profonde les protagonistes des
Kermesses, des
Milices et du
Cycle,
il faut bien se pénétrer de l'histoire des provinces belges et
spécialement du passé de la Campine. Terre pauvre et tragique, celle-là,
terre âpre et ingrate, non pas le tablier verdoyant et fleuri des
Flandres, mais la loque rêche et grise des landes stériles, le sablon
morne et pâle où poussent des plantes en paquet de ficelle et des arbres
en bois de cercueil. Les villages rares, les indigènes violents et
naïfs, les mœurs lointaines et touchantes et par dessus tout un vent de
fanatisme. On y fit une guerre de paysans, jadis, en 92, aussi rageuse
qu'en Vendée. On y mourut simplement, fermement, en héros silencieux. Si
bien que le sang de la Campine semble plus glorieusement rouge que
n'importe quel autre.
C'est au fond de ce pays que se retranchent
les résistances les plus âpres aux illusions modernes de faux progrès
et à l'embrigadement universel vers l'idéal bourgeois. Là bas, se lèvent
encore des rustres massifs, des types de volonté immesurable, des
ardents incompressibles, des soucieux de haine profonde, des marcheurs
hors de tout rang, des endurcis de liberté fauve, des farouches
d'eux-mêmes et des autres, des taciturnes couvant la révolte, sortes
d'anarchistes des campagnes, hors la loi depuis des années et qui rôdent
autour des fermes, traqués par les gendarmes et secourus — soit peur,
soit fraternité — par les paysans, mais plus encore par leurs femmes et
leurs filles. Tels sont les personnages de Georges Eekhoud.
Autrefois, dans
Kees Doorik et les
Milices,
il les choisissait parmi les tranquilles et les paisibles. Il les
aimait honnêtes de la vieille honnêteté de leur race, probes et fiers,
ne s'affirmant terribles que poussés à bout. Certes les carrait-il d'un
bloc, en face de toute vie banale et factice, têtus et foncièrement eux.
Pourtant l'enjeu de leur tendresse ou de leur haine n'était point d'une
témérité très éclatante. Il étudiait les rapports de maîtres à valets,
de nobles à rustres ; il inaugurait des études de mœurs d'une
spécialité mitigée. Dans les
Kermesses, le ton monte. Dans les
Fusillés de Malines, il s'élargit. Dans le
Cycle patibulaire, le plein crescendo est atteint.
Le
livre marque rouge. En une suite de nouvelles, tous les misérables du
bois et de la plaine, du taillis et de la dune apparaissent : voleurs,
canailles, pervers, meurtriers, brigands, rôdeurs, assassins,
soudainement grands par l'idée qu'ils ont de leur révolte. Aucun de
leurs vices n'est tu. Une vie fourmillante, criante de réalité, crue
d'audace se manifeste ; elle empêche l'étude de s'empanacher
d'exagération feuilletonesque ; elle se burine sur un fond d'eau-forte,
violemment, encre et craie. Les extrêmes de la violence sont atteints
surtout dans ce « Quadrille du lancier », la dernière nouvelle, où
l'apothéose de l'irrégulier, du dégradé, du rejeté est si audacieusement
et magistralement faite qu'on s'étonne qu'elle ait été écrite
impunément. Heureusement, en Belgique, le parquet est insouciant du
livre.
En face des larrons, des traqués et des fouaillés, qui,
pour rester libres mènent une vie d'enfer, Eekhoud a dressé plusieurs
types de femmes admirables de soumission et de fidélité totales. Telles
figures sont d'une humanité toute de larmes et de bonté. Elle planent
sur les récits comme de belles lumières. Leur psychologie tout autant
que celle des parias auxquels elles ont voué leur âme se dévoile
magistralement ajourée d'analyse. Et c'est Gentilie et c'est
Blanchelive-Blanchelivette, caractères extrêmes, cœurs de résignation
poignante, chiennes de sacrifice, aussi simples et accueillantes devant
la mort que devant la vie. Le drame obscur et âpre, tragique et familier
de l'existence rebelle et pourchassée, est enfermé dans la cave de leur
pensée pour n'en sortir qu'en phrases courtes, en actes audacieux et
décisifs, en dénouements terribles et logiques. Le crime et le vice y
apparaissent comme de belles fleurs écarlates.
*
* *
Si
Georges Eekhoud est parvenu à réaliser ces durables poèmes de violence
et de sang, c'est qu'il a fait route vers eux entre sa pitié et sa
tendresse. Il a aimé dans les gars d'abord la rusticité et
l'intransigeance, la primitivité et la foi, le silence et le courage,
l'âpreté et la colère. Puis leurs passions naïves et sincères, leurs
misères tragiques, leur bonté souterraine, leur honneur spécial. Enfin
la conquête s'est faite tout entière. Il les a trouvés aussi beaux, plus
beaux, peut-être, criminels qu'innocents, exaltés que calmes, vaguant
que sédentaires, traqués que paisibles. Et jamais il ne les a mieux
honorés de sa force et de son prestige de poète. Peut-être aussi les
évidentes fraternités qui lient les écrivains d'aujourd'hui aux
irréguliers l'ont-elles soutenu au point que, vengeant ceux-ci des
mépris, les dressant haut devant l'admiration et l'inquiétude, il a d'un
même coup magnifié ceux-là.
Rémy de Gourmont Le Livre des Masques (1921)
GEORGES EEKHOUD
Il y a peu de dramaturges parmi les nouveaux venus, j’entends
d’observateurs fervents du drame humain, doués de cette large sympathie
qui engage un écrivain à fraterniser avec tous les modes et toutes les
formes de la vie. Aux uns les mouvements du vulgaire semblent
négligeables, peut-être parce qu’ils manquent de cet esprit de
généralisation philosophique qui élève à la hauteur d’une tragédie
l’aventure la plus humble. D’autres ont et avouent la tendance à tout
simplifier, n’observent et ne comparent les faits que pour en extraire
des résumés et des quintessences ; ils ont scrupule et comme pudeur à
raconter des mécanismes si souvent
décrits :
ils établissent des portraits d’âmes, ne gardant de l’anatomie physique
que la seule matérialité nécessaire à soutenir le jeu des couleurs. Un
tel art, outre qu’il a l’inconvénient de répugner au peuple des lecteurs
(qui veut qu’on lui conte des histoires et qui alors les demande au
premier venu), est le signe d’une évidente et trop dédaigneuse absence
de passion : or le dramaturge est un passionné, un amoureux fou de la
vie, et de la vie présente, non des choses d’hier, des représentations
mortes dont on retrouve les décors fanés dans les cercueils de plomb,
mais des êtres d’aujourd’hui avec toutes leurs beautés et leurs laideurs
animales, leurs âmes obscures, leur vrai sang qui va jaillir d’un cœur
et pas d’une vessie gonflée, si on les poignarde au cinquième acte.
M. Georges Eekhoud est un dramaturge, un passionné, un buveur de vie et de sang.
Ses sympathies sont multiples et très diverses ; il aime tout,
« Nourrissez-vous de tout ce qui a vie. » Obéissant à la parole
biblique, il se fortifie à tous les repas que le monde lui offre ; il
s’assimile la tendre ou la dure sauvagerie des paysans ou des marins
avec autant de certitude
que
la psychologie la plus déliée et la plus hypocrite des créatures ivres
de civilisation, l’inquiétante infamie des amours excentriques et la
noblesse des passions dévouées, le jeu brutal des lourdes mœurs
populaires et la perversion délicate de certaines âmes adolescentes. Il
ne fait aucun choix, mais il comprend tout, parce qu’il aime tout.
Cependant, soit volontairement, soit cloué au sol natal par les
nécessités sociales, il a limité le champ de ses chasses fantastiques
aux limites mêmes des vieilles Flandres. Cela convenait à son génie, qui
est flamand, merveilleusement, excessif en ses extases sentimentales
comme en ses débauches vitales, Philippe de Champaigne ou Jordaens,
allongeant des faces maigres dramatisées par les yeux de l’idée fixe ou
déployant tout le rouge débordement des chairs joyeuses. M. Eekhoud est
donc un écrivain représentatif d’une race, ou d’un moment de cette
race : cela est important pour assurer à une œuvre la durée et une place
dans les histoires littéraires.
Cycle patibulaire, qui, réimprimé, vient d’être rendu au public,
Mes communions, parues l’an passé, semblent les deux livres de M. Eekhoud
où
ce passionné crie le plus hautement et le plus clairement ses charités,
ses colères, ses pitiés, ses mépris et ses amours, lui-même troisième
tome de cette merveilleuse trilogie dont les deux premiers ont pour
titre, Maeterlinck, Verhaeren.
Jouant un peu sur le mot, je l’ai appelé « dramaturge », au mépris
des étymologies et de l’usage, quoiqu’il n’ait jamais écrit pour le
théâtre ; mais à la façon dont ses récits sont machinés et comme
équilibrés à miracle sur le revirement, sur le retour à leur vraie
nature des caractères d’abord affolés par la passion, on devine un génie
essentiellement dramatique.
Il a le génie des revirements. Un caractère, puis la vie pèse et le
caractère fléchit ; une nouvelle pesée le redresse et le dresse selon sa
vérité originelle : c’est l’essence même du drame psychologique, et si
le décor participe aux modifications humaines, l’œuvre prend un air
d’achèvement, de plénitude, donne une impression d’art inattendu par la
logique acceptée des simplicités naturelles. Cela pourrait être un
système de composition (pas encore mauvais), mais non pas ici : les
chuchotements de l’instinct sont
écoutés
et accueillis ; la nécessité de la catastrophe s’impose à cet esprit
lucide (qui n’a point troublé son miroir en soufflant dessus) et il
relate clairement les conséquences des mouvements sismiques de l’âme
humaine. Il y a de bons exemples de cet art dans les nouvelles de
Balzac :
El Verdugo n’est qu’une suite de revirements, mais trop sommaires :
le Coq Rouge
de M. Eekhoud, aussi dramatique, est d’une analyse bien plus profonde
et, enfin, s’ouvre largement comme un beau paysage transformé sans
effort par le jeu des nuées et les vagues lumineuses.
Pareillement belle, quoique d’une beauté cruelle, la tragique histoire appelée simplement
Une mauvaise rencontre
où l’on voit la transfiguration héroïque de l’âme pitoyable d’un frêle
rôdeur dompté par la puissance d’un geste d’amour et, sous le magnétisme
impérieux du verbe, fleuri martyr, jet de sang pur jaillissant en
miracle des veines putréfiées de la charogne sociale. Plus tard
Mauxgavres jouit et meurt de l’épouvante d’avoir vu ses paroles se
réaliser jusqu’à leurs convulsions suprêmes et la cravate rouge du
prédestiné devenue le garrot
d’acier qui coupe en deux les cous blancs.
Il y a dans un roman de Balzac
un rapide épisode, et confus, qui rappellerait cette tragédie aux
généalogistes des idées. Par haine de l’humanité, M. de Grandville donne
un billet de mille francs à un chiffonnier afin d’en faire un ivrogne,
un paresseux, un voleur ; quand il rentre chez lui, il apprend que son
fils naturel vient d’être arrêté pour vol : ce n’est que romanesque.
Cette même anecdote, moins la conclusion, se retrouve dans
À Rebours
où des Esseintes agit, mais sur un jeune voyou, à peu près comme M. de
Grandville et pour un motif de scepticisme haineux. Voilà un possible
arbre de Jessé, mais que je déclare inauthentique, car la perversité
tragique de M. Eekhoud, chimère ou effraie, est un monstre original et
sincère.
Si la sincérité est un mérite, ce n’est pas sans doute un mérite
littéraire absolu ; l’art s’accommode fort bien du mensonge et nul n’est
tenu de confesser ni ses « communions », ni ses répulsions ; mais
j’entends ici par sincérité cette
sorte
de désintéressement artistique qui fait que l’écrivain, n’ayant peur ni
de terrifier le cerveau moyen ni de contrister tels amis ou tels
maîtres, déshabille sa pensée selon la calme impudeur de l’innocence
extrême du vice parfait, — ou de la passion. Les « communions » de
M. Eekhoud sont passionnées ; il s’attable avec ferveur et, s’étant
nourri de charité, de colère, de pitié, de mépris, ayant goûté à tous
les élixirs d’amour fabriqués pieusement par sa haine, il se lève, ivre,
mais non repu, des joies futures.
Eekhoud par Magritte
DES HOMMES !
A Léon Bazalgette.
C'EST au Tir National de Bruxelles que les Allemands fusillèrent nombre de Belges convaincus d'avoir entretenu des intelligences avec les Alliés. Et la liste de ces victimes est longue. On les a exhumées pieusement pour leur faire d'imposantes funérailles nationales. Journaux et orateurs ont exalté leur courage, leur patriotisme, leur talent, leur adresse et leur ingéniosité d'informateurs. Rien de mieux; rien de plus juste. Je m'associai de grand cœur à ces témoignages d'admiration.
Mais en lisant les articles dévolus à ces braves, il m'arriva de tomber sur un alinéa où l'on faisait entendre, sommairement et presque négligemment, qu'à côté de ces patriotes dont le journal ne se lassait de publier les noms et de ressasser les états de service et les titres à notre reconnaissance, avaient été enfouis une demi-douzaine et peut-être plus, de soldats allemands — oui, des Allemands que leurs propres compatriotes avaient passé par les armes parce qu'ils refusèrent de faire l'office de bourreaux !
Le journal n'en disait pas davantage sur le sort de ces fusillés allemands. C'est à peine s'il les félicitait. Il ne citait pas leurs noms, à ceux-là. Mettons qu'il les ignorait. Et à supposer qu'il leseût connus, sans doute ne les eût-il pas jugés dignes d'être mentionnés. Il est probable que leurs compatriotes même les avaient voués comme odieux et méprisables à l'obscurité et à l'anonymat... On les avait jetés dans une sorte de fosse commune. Voués pour jamais à l'oubli, au néant...
Pour ma part, j'avouerai que le paragraphe ou ne peut plus laconique
enregistrant cette insubordination de soldats allemands et le châtiment qu'elle leur avait valu, m'arrêtèrent dans ma lecture pour me plonger dans des méditations à la fois douloureuses et consolantes.
Ah! quel courage, quelle volonté, quel caractère autrement résolu, il leur avait fallu à ces héros obscurs pour aller au-devant du trépas, pour le choisir, le conjurer, le préférer à la vie!
Si l'on songe aux atrocités commises par les soudards dans tant de nos cités et de nos villages, à quelles extrémités cette écume du militarisme ne se livra-t-elle pas sur des transfuges chez qui l'uniforme n'avait pas étouffé tout sentiment d'humanité!
Crachats, coups de pied, et le reste... Songez à Aerschot, à Tamines, à Gelrode...
On tenta préalablement de les faire revenir sur leur incroyable détermination. On feignit d'attribuer leur rechignement à une pusillanimité passagère, à une réaction nerveuse, à une crise de sentimentalisme indigne d'un mâle, d'un dur à cuire. Cette faiblesse ridicule leur passerait. Ils finiraient par se faire une raison comme les autres et par se résigner aux inéluctables nécessités de la discipline. Certes, il répugne à un vrai soldat d'être réduit à devoir descendre froidement des civils, des hommes désarmés, de faibles femmes!
Mais ces civils n'ont-ils pas contribué à compromettre le succès des armées allemandes?... Puis, pour ces exécutions, le soldat n'est qu'un instrument de la loi martiale. Il n'encourt aucune responsabilité.
Menaces, sophismes, tentatives de persuasion ou d'intimidation ; rien n'eut de prise sur ces âmes droites, butées dans leur foi humanitaire! Nos réfractaires tinrent bon...
Hélas, ils n'auront peut-être même pas connu la sympathie, le remerciement fraternel, la gratitude de ceux dont se détournaient leurs fusils! N'importe. Ils auront éprouvé la suprême volupté des grands stoïques, des confesseurs sublimes : celle d'avoir tout un monde contre eux, de se sentir menacés par tout un océan de préjugés et d'erreurs — mais de se savoir seuls justes, d'être seuls à
avoir raison contre tout un monde.
Qui les guide, qui les inspire? Le seul amour de l'humanité. Encore une fois, nul plus que moi, n'admire les fusillés belges du Tir National — le Tir National, quelle sinistre ironie dans ce nom! quelle cible patriotique que ces cœurs et ces poitrines! — Nul ne lira et relira leurs noms avec plus de piété, nul ne rendra hommage plus fervent à tant de beaux Belges!
Mais c'est pourtant à vous, soldats de l'ennemi, que je songe peut-être avec plus de solidarité et de communion encore. Eux, les nôtres, savaient que les attendaient la gloire, la reconnaissance de tout un peuple. Désormais l'immortalité serait acquise au moindre de leurs noms. Tandis qu'à vous les pauvres, répudiés ou méconnus, ne demeure que l'approbation de votre conscience !
Des nôtres furent de vrais Belges, vous fûtes, vous, de vrais Hommes !
Des hommes comme j'en souhaite à l'Humanité future, au monde nouveau, à un univers de chaleur cordiale et de spirituelle clarté...
Oui, les Six ou les Sept, — on ignore même jusqu'à leur nombre, mais ils représentent tout de même un formidable total — vous fûtes de dignes Allemands de la patrie de Schiller, de celui qui chanta avec Beethoven, la fraternité des peuples en son « Ode à la Joie ».
C'est à pleines gerbes que je voudrais répandre des fleurs sur votre fosse commune et en baisant les lèvres de vos plaies, j'exalterais un des plus beaux gestes de protestation et d'exécration que le véritable courage osa dresser contre la Guerre !
GEORGES EEKHOUD 21 janvier 1919.
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Monument A G EEKHOUD ANVERS
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Cette nouvelle sera ensuite publiée dans le recueil « DERNIERS KERMESSES » - Edition de la SOUPENTE – 1920.
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Trois nouvelles du Cycle Patibulaire
(libre de droits) 2è édition 1926 :
LE
MOULIN-HORLOGE
Et le Verbe s'est fait Chair
Je sais un moulin broyant aux infâmes le pain de l'expiation.
Point d'ailes qui batifolent au vent salubre et frisquet des
espaces. Rien du moulin à toit pointu comme un capuchon, par-dessus
lequel les belles filles jettent leur blanc bonnet,—du moulin campé
sur la butte ou la digue, regardant croître les moissons et la
marée;—ni du moulin romantique, du moulin à eau des ballades,
trempant ses palettes dans les cascades folles et s'éclaboussant
avec un grondement de tonnerre bon enfant;—du moulin montagnard qui
réduit gaves et ruisseaux en écume plus blanche que la farine.
Jamais de bergamasques mitrons n'en prennent allègrement le chemin,
un sac sur l'épaule; jamais de pimpantes meunières, affligées d'un
meunier jaloux, n'y coquettent avec les chasse-mulets égrillards....
Non, c'est le pire moulin de Sans-Souci, car de quoi pourraient bien
se soucier les patentés et inamovibles canapsas?
Je sais une horloge palpitante et convulsive, une horloge en peine
comme une âme, marquant l'heure, exclusive et spéciale, à des
trappistes involontaires qui firent un emploi subversif de leur temps
et de leurs bras.
Mouvement de l'horloge, mouvement du moulin se confondent, battant
le même tic-tac. C'est de la farine qui s'écoule dans ce sablier
fatidique. Horloge et moulin ne font qu'un.
Il y a cinq ans, je vis ce moulin-horloge, et depuis, ne parviens
pas à l'oublier, et depuis, mon pain pétri de farine peu suspecte a
contracté une indélébile amertume de larmes et de sueur; et
depuis, toutes mes heures sonnent au cadran des irréguliers, et
comme une épave, je flotte à la dérive....
Je sais un moulin sinistre que desservent d'incompatibles moulants
maillotés de gris terreux et de fauve comme des bêtes puantes.
N'osant les détranger, la société les étrange. Ils sont
jeunes, copieux, pleins de vie, mais tarés pour le reste de leurs
jours. Il n'est anabaptiste assez efficace qui leur confère une
nouvelle virginité légale. Il n'existe eau lustrale assez lénitive,
eau régale assez corrosive pour laver leurs stigmates. Et telle, la
contagion de leurs turpitudes que leurs rédempteurs deviennent leurs
complices!
Manutention unique! Meuniers contre nature, ne moulant de blé que
celui de leur propre pain!
Depuis ma naissance, j'appréciai bien des appareils, découvris
nombre d'engins funèbres, d'ustensiles et d'outils plus condamnables
et plus meurtriers que des armes avérées, souvent je parcourus des
ateliers ressemblant à des arsenaux ou à des champs de torture,
mais nulle part rien ne me troubla comme ce moulin-horloge, dont la
grouillante épure me délabre....
Mon guide préjugeait-il mon impression? Il usa de précautions
oratoires, recourut à d'extrêmes ménagements avant de me conduire
devant cette suprême scène d'ilotisme. Le digne homme m'y prépara,
comme à la nouvelle d'une catastrophe. Il paraît que tous ceux qui
affrontèrent la même géhenne en sortirent blêmes et défaits.
Dans ces conditions qu'adviendrait-il de moi?
Conformément à l'itinéraire, on monte d'abord dans les combles.
Le grenier ne contient, outre la provision de céréales, qu'une
manière d'auge, en forme d'entonnoir, de la contenance d'un setier,
et dont la pointe s'engage, à travers le plancher, dans le corps de
la machine fonctionnant en-dessous. Les meules invisibles mettent le
plancher en trépidation. Il est temps de remplir la trémie lorsque
cesse le ronflement souterrain. Aussi, en attendant que la mesure se
soit écoulée, deux servants apathiques, affalés sur des sacs,
sommeillent ou baguenaudent. Et si le brusque silence du moteur,
cessant de leur chanter sa berceuse, ne les arrache pas à leur
indolence, un coup frappé contre le plafond ou un juron caverneux,
venant d'en bas, les rappelle en sursaut à leur office périodique.
C'était la trémie banale et anodine de tous les moulins, et les
deux faîtards chargés de l'alimenter ne risquaient guère de
succomber à la tâche.
A notre entrée, empressés, mais maussades, ils s'étaient mis
debout et en position militaire, par respect.
Je fis la moue, ébauchai un imperceptible mouvement d'épaules
voulant dire: «Peuh! le terrible moulin et les pitoyables meuniers,
en vérité!»
Mon inquisitorial conducteur surprit ma pensée, et avec ce séreux
et frigide sourire professionnel des gardes-malades et des geôliers:
—Doucement, cher Monsieur, n'augurez pas trop favorablement de
ce préliminaire. Comme j'ai eu l'honneur de vous en avertir, le
moteur de ce moulin est extrêmement particulier, je dirai même
excessivement particulier.... Puissiez-vous vous familiariser aussi
promptement avec les autres organes de l'appareil, avec la cause
qu'avec l'effet. Notez bien que vos répulsions probables seront
toutes physiques, toutes nerveuses.... Lorsque nous sortirons du
laboratoire, pour peu que vous réfléchissiez au motif de cette
révolte sensorielle, vous conviendrez que c'est surtout l'apparat,
la mise en scène, et peut-être le symbolisme de ce travail qui
rebutent et crispent vos fibres affectives.... En y regardant de plus
près, il n'y a pas là de quoi fouetter un chat ou plaindre un
malandrin! Mirage! simple mirage, je vous assure! Illusion d'optique
sentimentale! Mais nos contemporains envisagent le réel à travers
une lentille grossissante, se montent le coup, nourrissent de si
subtiles délicatesses, préjugés si morbides, et, appréhendant
d'occultes actions dans les conjonctures les plus naturelles,
deviennent plus irritables, plus chatouilleux qu'un écorché!
Pendant ce nouveau préambule, mon introducteur soulevait une
trappe et nous descendions un escalier en colimaçon. Arrivés au
bas, il s'arrêta encore, la main posée sur le loquet, comme pour
m'accorder une dernière minute de grâce.
Puis il poussa brusquement la porte et la battit après m'avoir
fait passer devant lui, pour me couper la retraite.
Nous nous trouvions dans une vaste pièce carrée, relativement
basse, qu'éclairait fallacieusement un rang de quatre fenêtres
offusquées par de poudreuses toiles d'araignées,—mais il y
flottait encore plus de brumes que de ténèbres. D'abord j'avais
écarquillé les yeux sans rien voir. Je perçus le courant d'air
d'un mouvement giratoire, des ailes ou des volants passaient en me
frôlant de leur haleine, j'entendis rauquer et corner une sorte de
locomobile, sans suspecter le moins du monde que cette rumeur
haletante, rythmique pouvait provenir d'une batterie de poitrines
humaines. Puis, autour de l'arbre de couche, emboîté dans le corps
du moulin, masqué par un travail de charpenterie, je distinguai une
énorme roue horizontale, une lourde roue sans jantes et à dix rais.
A mesure que cette masse tournait, de compacte elle devint
grouillante et articulée; j'y démêlai des tronçons humains et
vivants; tantôt un torse, tantôt une cuisse, maintenant une paire
de mollets, aussitôt après des poings convulsés, et encore un
profil, un galbe, l'attache d'un col athlétique, la rondeur d'un
menton, le méplat d'une tempe, et souvent rien que le rictus d'une
bouche, la grenade rouge des lèvres, l'émail d'une mâchoire, la
flamme d'une prunelle. Un instant encore et ces ébauches se
précisèrent, les silhouettes prirent corps, les membres épars se
réunirent et me représentèrent une trentaine de garçons robustes,
de fière encolure, actionnant, trois à chaque rais, la roue immense
et pesante. Penchés en avant, empoignant les rais comme des bras de
levier et de treuil, pesant de toute leur énergie sur le manche, ils
poussaient, marchaient au pas, balançaient les hanches, la croupe
levée, de l'allure moutonnière et passive d'une bête de somme. Ils
rôdaient, rôdaient, sempiternellement, sans proférer une parole,
mais non sans renâcler comme ces rosses aveugles qui manœuvrent des
chevaux de bois et pour qui le carrousel forain représente le
vestibule de la fourrière et de l'enclos d'équarrissage.
Uniformément vêtus de vestes courtes, découvrant la saillie et
la rondeur du râble, leurs têtes glabres et rases coiffées d'un
bonnet rond, ils viraient, pour virer encore et toujours.
Leurs cheveux soyeux ou crépus, ces cheveux d'adolescents,
orgueil de leurs mères imprévoyantes, tombèrent pitoyablement sous
les ciseaux affectés, en cette colonie, à la tonte des ouailles.
Et, aussitôt, à les voir bretaudés et poupards, on se demande
quelles Dalilas de grands chemins livrèrent ces Samsons à la
rancune de notre bourgeoisie philistine?...
Pour plus de commodité, la plupart ont retroussé leurs manches
et quitté leurs sabots.
Ils sont donc trente pendards charnus, trente frelampiers dans la
fleur de l'âge, qui émeuvent le moulin!
Chaque fois qu'il passe devant moi, un de ces moteurs humains,
toujours le même, lance à haute voix le chiffre des révolutions
exécutées par l'équipe. Il est l'aiguille principale de cette
horloge, l'annonciateur des minutes révolues, le timbre monotone et
discord, funèbre comme un glas. Ainsi tintent les clarines aux
fanons des vaches égarées et coassent les clarinettes
funambulesques.
Et chaque fois qu'il braille: un... trois... sept... treize...,
c'est une minute à la sinistre horloge.
Et chaque fois qu'il arrive à deux cents, c'est une heure à
l'horloge de la Malchance.
Alors il se tait et s'arrête tout court. Le surveillant réveille
les deux clampins du grenier. Au-dessus un sac de grain s'écroule
dans la trémie.
J'ai remarqué qu'en nous jetant le chiffre de ses rotations, le
compteur se détournait de notre côté et que ses partenaires, en
virant, nous dévisageaient à leur tour.
Malgré le clair-obscur, la brume et la poussière, ces yeux
m'ajustent et me pénètrent. Il y en a de phosphorescents et de
veloutés, de mouillés comme une pelouse crépusculaire, d'aigus
comme la bise de décembre. Les uns câlins et raccrocheurs évoquent
le luminaire des alcôves, d'autres angoissent et fascinent ainsi
qu'une lanterne de coupe-gorge. Et dans ces visages glabres, blanchis
par les longues claustrations, les yeux les plus pâles, les yeux
d'azur et de rosée paraissent ténébreux et nocturnes.
A mesure que le nombre des révolutions augmente, le marqueur
clame d'une voix de moins en moins assurée. Et, conjointement, ses
compagnons ralentissent le pas, élargissent leurs enjambées,
arc-boutent, se calent avec plus d'effort, et en s'arrêtant sur moi,
les prunelles deviennent de plus en plus appelantes.
Aux derniers tours la roue gémit, s'enlise, ne démarre qu'à
peine; les propulseurs piétinent sur place, marquent le pas. Ceux
qui se déhanchaient et se carraient avec une certaine jactance,
s'alanguissent, se relâchent. Sourires ambigus, moues veloureuses
dégénèrent en une grimace de détresse.
—Deux cents!... Halte!
Un tour de plus et ils croulaient.
Trente nouveaux colons, dispos et séjournés, qui, adossés aux
murs, badaudaient, bras croisés, en attendant le moment de tourner à
la meule, relèvent leurs camarades exténués. Ces remplaçants se
bousculent avec un empressement inconcevable. Ils se disputeraient
même les places à la roue, ils se battraient pour entrer dans la
coursière, si le roulement n'avait été réglé d'avance, et si des
gardiens n'intervenaient dans les compétitions.
La corvée rapporte à ces bannis les quelques centimes
nécessaires pour se procurer, à la cantine, le tabac et d'autres
douceurs. A la fin de la semaine, ils palpent leur mouture en ces
grossiers méreaux de plomb, monnaie fictive des colonies
pénitentiaires.
Et voilà pourquoi, jamais en notre matériel pays, limiers de
trait jappant de plaisir, frétillant de la queue, prodigues de
caresses, au moment où le maraîcher brutal ou le garçon boulanger
sournois les attelle sous la charrette surchargée, ne témoignèrent
impatience plus fébrile et plus inattendue, que ces fils de
chrétiens appelés à remplir cet office bestial.
L'état lamentable de ceux qu'ils suppléent ne les rebute pas. Et
même si de nombreux relais ne guettaient l'instant de s'atteler à
la machine, à peine relevés de corvée, leurs frères rendus, à
bout de forces, retourneraient avidement à ce supplice rémunérateur.
Remontée après chaque heure, l'horloge se remet en mouvement
avec une intrépidité nouvelle, les aiguilles fraîches évoluent
sans accroc, les barres craquent sous les poignes affermies, les
pieds se lèvent et retombent en cadence, la voix du nouveau
marqueur, le timbre de l'horloge résonne plus franchement.
Mais, peu à peu, la gorge du compteur se resserre et se voile,
l'impulsion se ralentit, les visages épanouis se contractent; je
vois des gouttelettes sourdre à leurs fronts, les muscles se bandent
moins facilement, la respiration s'embarrasse, les yeux affleurent
aux orbites et les têtes penchent vers les croupes qui les
précèdent.
Quelques tours après, les corps charnus fument comme des chevaux
de labour et se noient dans leurs propres effluves. Une troublante
vapeur d'étuve et de chambrée sature le manège. Le crissement des
dents, le anhèlement des poitrines couvre le ronron félin des
meules. La psalmodie du compteur n'est plus qu'un râle....
Combien nombrai-je de fois deux cents tours, combien s'écoulèrent
de ces heures excentriques, combien de fois les moteurs rompus,
écartelés, firent-ils place à des organes nouveaux? J'ignore aussi
bien la somme des voix sonores et cuivrées que fêla cette horloge
patibulaire!
Et cette procession de physionomies qui me sourirent moitié
sardoniques, moitié filiales, qui m'implorèrent en se dirigeant
obstinément de mon côté, qui repassèrent chacune deux cents fois,
toujours plus pressantes et plus pitoyables, avant de se
dissiper,—dans quels limbes—- inexaucées!
Sans cesse se reformaient d'autres cortèges de patients, et les
nouveaux venus rappelaient, sans les répéter, leurs obsédants
prédécesseurs.
A chaque relais, je regrettais ceux qui ne défileraient plus, et
pourtant, à peine les fraîches recrues s'étaient-elles mises en
marche que je ne vivais plus que par elles et me suspendais à leurs
mouvements!
Pupilles dilatées où alternèrent tant de lumière et tant de
nuit! Regards inconciliables qui désarmèrent et s'attendrirent peu
à peu! Sueur plus lamentable que des larmes de vierges! Fluide des
aberrations majeures!...
Aux approches du deux centième tour, les meules cessant de broyer
le grain semblaient se retourner contre leurs moteurs, et moudre, et
mordre avec la rancune de la matière électrisée, cette chaude et
copieuse levée humaine!
Mais le moulin avait beau réduire et fouler ses moulants, la
liste en était inépuisable. Il y avait toujours des ressorts et des
mouvements de rechange.
Je restai sur place, ne pouvant, ne voulant bouger, me remettant à
compter à chaque nouvelle réparation, les deux cents minutes de
l'heure abominable.
Et lorsque la voix du marqueur s'étranglait, que la buée
s'épaississait jusqu'à me dérober les formes de ces patients
bien-aimés, je souffrais, m'épuisais, me fondais comme eux.
La langueur de ces jeunes corps descendait dans mes reins, le long
de mes vertèbres, ces yeux vidaient mes os, pompaient ma moelle, ces
bouches aspiraient mon reste de souffle, ces regards conjurateurs
m'avaient imprégné de leur détresse, ces lèvres jaculatoires
m'enduisaient de leurs tièdes et poignantes implorations, les
effluves de cette adolescence déchue, me damnaient, me réprouvaient
avec elle. A quelles extrémités m'aurait entraîné ce vertige?
Leur rédempteur deviendrait leur complice....
Quand mon guide, effrayé de mon mutisme et de mon inertie, me
signifia que les ateliers se fermaient et m'arracha, presque de
force, à cette dissolvante atmosphère, j'étais plus ivre qu'après
une valse effrénée, j'avais vieilli d'au moins dix ans et je ne
sais quelle force, quelle énergie, quelle sève j'avais dilapidées,
quelle portion de mon être avaient neutralisée ces patients et
s'était éventée à leur approche.
Un immense dégoût m'avait pris de tout autre milieu et de tout
autre temps. Le soleil m'offusqua, je trouvai la liberté superflue,
et même la vie....
Désormais, nul exorcisme ne serait assez puissant pour combler le
vide universel.
Je sais un moulin broyant le pain de l'infamie, je sais une
horloge aux rouages de chair pantelante, aux mouvements saccadés
comme un spasme. Horloge et moulin ne font qu'un.
Le moulin-horloge marque une heure exclusive à des trappistes
involontaires, les honnêtes gens diront à la plus abjecte des
peautrailles.
C'est à Merxplas, là-bas, tout au fond de la Campine.... On les
a parqués et numérotés, ils sont plus de deux mille....
Et depuis ma confrontation avec ce mirifique phénomène du
moulin-horloge, mon pain a contracté une amertume indélébile, et
quoi que j'entreprenne, toutes mes heures sonnent au cadran de la
malchance.
LE
TATOUAGE
A Sander Pierron.
Une bouffée d'air vicié que me fouette au visage
l'entrebâillement d'une porte de cabaret devant lequel je passais ce
soir, flâneur—rôdeur peut-être—par la pluie de neige fondue,
me remet en mémoire une aventure d'il y a quelques hivers, dans un
quartier déjà tombé sous les pioches des équarrisseurs de
pittoresques cités.
Explorant le dédale savoureux dénommé «Coin du diable», nous
étions tombés, un camarade et moi, au «Bummel», le bal illustre
de la région.
Une salle surchauffée, électrisée de fluide humain, saturée
d'exhalaisons rousses comme du brouillard en novembre. Des fresques
criardes s'assortissaient aux hurlements des cuivres de
l'orchestrion.
Des ouvriers endimanchés, nombre d'apprentis de métiers vagues
et surtout une nuée de ces êtres réfractaires et asymétriques que
l'engeance qui les traque et les méprise appelle voyous, s'y
trémoussaient deux par deux ou avec des danseuses le plus souvent
veules et bonnes filles. Par moment dans cette cuvée de jeune chair
gueuse le remous ressemblait à une ébullition.
Malgré la touffeur, au milieu du petit estaminet servant
d'antichambre à la salle de danse rougeoyait un grand poêle flamand
à l'ardeur duquel, machinalement, des fumeurs de pipes venaient
exposer le bas de leur dos, en remontant le bas de leurs vestes.
Dans le tas de lurons qui s'affriolaient de houblon, d'alcool, de
vertige et de chair, l'un d'eux mémorable—à preuve ce récit—nous
requit aussitôt par son galbe hors pair, une étonnante souplesse de
mouvements, une élégance inattendue.
Une jolie tête brunette et souriante aux vifs yeux noirs,
légèrement bridés, sur un corps extrêmement bien fait. La dégaine
délurée, il porte un complet mastic qui, par hasard, à l'air
d'avoir été taillé sur mesure et un chapeau boule, chocolat, qu'il
rejette en arrière. Et le débraillé, l'air casseur qui choquerait
chez les autres polissons de sa trempe, lui sied comme une grâce et
un affinement de plus.
Il fringue presque sans relâche, ivre de pétulance, se
réjouissant de l'élasticité adolescente de ses jambes bien
modelées aux muscles mobiles et chatouilleux qu'on voit frissonner,
comme de volupté, sous la culotte tendue, tandis qu'il hume les
ambiances en frétillant de la narine et en claquant de la langue.
Sa pantomime rajeunit et pimente les quadrilles, les «lanciers»,
les «ostendaises», toutes les chorégraphies de l'endroit.
Tortillements, ronds de jarrets, déhanchements, appels de pieds et
de mains, rejets en arrière de la jambe comme pour décocher une
ruade à chaque volte de valse, et sa façon d'enlever sa danseuse en
la faisant ballonner autour de lui dans un effarement de jupes, et
encore au milieu d'un cavalier seul, ses révérences, croupe en
l'air, comme un qui joue au saut de mouton, tandis qu'entre ses
jambes son visage lutin et falot sourit à sa partenaire; toute cette
frénésie, toutes ces scurrilités, bien des gestes plus osés
encore, peuvent être très canailles, mais ils nous semblent à nous
et à toute la galerie qui s'en régale et s'en pourlèche même les
babines, souverainement plastiques.
Aussi de quels bravos, de quels rires, on l'encourage, de quelles
privautés on l'accable, en quels frais de séduction les jolies
filles se mettent pour lui?
Même ses repos sont composés avec un instinctif souci de la
ligne et du modelage.
Très suggestive par exemple sa pantomime—mon camarade, le
sculpteur, me poussa du coude pour m'en faire apprécier l'harmonieux
enchaînement—quand feignant une lassitude, il affecte de
s'allonger sur le dos, la tête dans ses mains jointes, entre les
coudes rapprochés, sur la banquette régnant le long du mur, mais
pour se détendre, élastique, comme un fauve replié et pour
empoigner d'un bond, avec une étreinte goulue, sa danseuse préférée,
pour la happer victorieusement au passage et accorder aussitôt ses
pas aux siens dans les capricieuses spirales des danseurs.
Ah c'est le boute-en-train, l'âme, la figure dominante et
magnétique de ce bastringue, et à côté de ce vivant athlétique,
à qui ses vêtements s'adaptent aussi bien que les muscles à ses
os, combien feraient piteuse mine nos cocodès conformes et guindés?
Aussi notre intérêt d'artistes épris de beaux modèles se
concentre sur ce dandy populaire, ce Brummel du Bummel—comme le
sculpteur le disait assez spirituellement, plus tard, car ce soir-là
il admirait trop pour plaisanter, il était emballé comme moi, ma
parole!
Et vrai, c'est non sans éprouver une bizarre contrariété
qu'après une dernière danse, nous le vîmes gagner la porte avec sa
favorite, une grande noire, aux yeux brillants, aux lèvres rouges
souriantes et humides comme une perpétuelle éclosion de roses, une
gaillarde aux insolentes torsades mal contenues par un peigne
flamboyant de strass, un peu la mine capiteuse des cigarières de
Séville.
Un sentiment qu'il m'aurait été difficile d'exprimer en ce
moment, tant il était complexe, subtil et, en quelque sorte latent,
mais qui me revint depuis—et que mon camarade me déclara plus
tard, avoir éprouvé aussi—m'était venu au sujet de ce galbeux
polisson.
Voici: tout le temps qu'il se prodigua à nos yeux en de si
réjouissantes postures, nous n'attachâmes pas un instant à sa
personne une idée bien déterminée de sexe. Il plaisait à toutes
les femmes, il les recherchait même semble-t-il, et cependant cela
ne nous avait pas choqué de le savoir le point de mire des prunelles
de presque tous les hommes.
Bien plus, au cours de la soirée, nous l'avions vu danser à deux
ou trois reprises avec l'un et l'autre garnement de son âge, et
danser ces fois-là tout aussi crânement, en montrant le même
entrain, la même bonne grâce, le même plaisir.
Par la suite nous nous sommes rappelés cette grâce d'androgynat,
cette grâce neutre et ambiguë qui se dégageait du gaillard, et
nous ne perdrons certes jamais le souvenir d'un prestige
pervers—pourquoi pervers? ne conviendrait-il pas de dire innocent,
absolument candide, au contraire?—qu'il allait d'ailleurs proclamer
avec une sublime éloquence.
J'ajouterai encore, afin d'assurer toute leur portée aux
constatations réunies en ce récit—que personne dans ce
bastringue, ne le connaissait. Comme nous il y était probablement
venu pour la première fois; on ignorait son nom, son métier, son
logis. Ce monde assez farouche et méfiant d'ordinaire, avait été
conquis par sa verve, son exubérance, sa mine ravissante et son
intarissable belle humeur.
Mon ami le sculpteur, me raconta plus tard qu'il avait cherché en
observant ce personnage agréablement énigmatique, à deviner le
métier qu'il pourrait exercer. Mais les habitudes du corps de ce
drôle, déroutaient toutes conjectures. S'il avait appris un métier
manuel c'était sans doute en amateur, car son corps souple et
cambré, son torse digne d'un mignon de Cellini, ses bras et ses
jambes dont Benvenuto eût doté son Persée, ne trahissaient aucun
de ces tics ou de ces déformations contractés à la suite des
efforts et des actions musculaires monotones, enclumées et
sempiternelles.
Enfin, pour exhumer jusqu'à la plus intime des impressions que
nous donna ce joli pauvre diable, au moment où il se retirait avec
la belle noiraude, je caressai l'illusion qu'il n'aimait point cette
créature-là, à l'exclusion de toutes les autres. Et,
l'avouerai-je, cette vague conviction, contribua sans doute à me
rendre, son éclipse moins douloureuse. Aurais-je rêvé ce fait, ou
mon imagination ébranlée par ce qui se passa aussitôt après,
l'aurait-elle ajouté après coup aux événements qui précédèrent
la péripétie dont il me reste à parler, mais au moment où il
passait devant nous, en emmenant sa compagne, il me gratifia d'un
regard d'une intelligence surhumaine, lisant, devinant jusqu'aux
rêves trop volatils pour être fixés même par la musique, le
parfum ou la prière....
Comme le couple sortait, au risque de rendre à ce bal faubourien
la vulgarité et la crapule de tous les dimanches, du dehors un
individu poussa la porte et bouscula nos amoureux.
C'était un gaillard d'une épaisse carrure, barbu congestionné.
Mais nous eûmes à peine le temps de le dévisager.
Fou furieux, en proie, nous ne savions pour le moment à quel
sentiment de courroux et de rage homicide, cet individu s'était jeté
sur le jeune homme au complet mastic. Avant que moi, le sculpteur ou
tous les autres eussions pu l'empêcher, cette brute, étendue sur
notre favori, le vautrait par terre, l'assommait de coups de poing,
lui arrachait les vêtements du corps; le tout en lui hurlant des
injures où rauquait, où râlait la passion la plus incendiaire.
Ce fut l'affaire de quelques secondes. Revenus aussitôt de notre
consternation, nous nous étions précipités sur le forcené, et
malgré sa force de démon, quoiqu'il s'agrippât à sa victime en
s'aidant de ses genoux, de ses griffes et même de ses crocs, nous
parvînmes enfin à lui faire lâcher prise et à le pousser dans un
coin où, maîtrisé, collé au mur, il ne cessa de pleurer et de
baver à la fois.
Je fus avec le sculpteur et la jeune femme noire, de ceux qui
ramassèrent l'adolescent tout à l'heure si fringant et si radieux!
L'acharnement de son agresseur avait été tel qu'il n'avait plus
que sa culotte qui lui tint encore au corps. Son veston de coupe si
conquérante couvrait le carreau de subits haillons. La chemise
arrachée, presque en lambeaux, mettait à nu le torse et les bras.
Du sang marbrait ses joues et lui coulait du nez et des oreilles;
l'œil gauche sortait à moitié de l'orbite.
Des hommes étaient allés chercher de l'eau et les femmes
approchaient leurs mouchoirs pour en oindre et en caresser son cher
visage quand, les premiers qui s'étaient portés à son aide
reculèrent en proie à une surprise, qui se changea aussitôt en
stupeur, et dont ils sortirent en poussant un sourd murmure.
Les rires méprisants s'enflèrent en une huée d'anathème.
Repoussé en arrière, je jouai des coudes, j'écartai les rangs
de badauds malveillants qui m'obstruaient le passage et
m'offusquaient la vue.
Je ne compris pas tout d'abord le revirement qui se produisait
contre ce séducteur.
En le contemplant de plus près, je m'aperçus que la poitrine, le
dos et les bras du jeune gars étaient complètement tatoués de
curieux et grossiers emblèmes, de devises en langues et en argots
divers qui le tigraient de leurs rébus et de leurs hiéroglyphes!
Il n'y avait pourtant encore là rien de si répréhensible.
Peut-être avait-il été marin, soldat ou voleur? Or c'est au moyen
de semblables exercices graphiques que les pauvres ilotes trompent
l'ennui de l'entre-pont, de la caserne et du bagne? Tout au plus,
regrettais-je que l'ingrat eût profané et déshonoré par ce
bariolage barbare la païenne perfection de sa chair d'éphèbe.
Un nouveau mouvement dans l'assemblée m'arrache au cours de ma
douloureuse contemplation!
Le malheureux a deviné ce qui fait rire les uns, hurler les
autres, reculer les plus nombreux.
Parmi ces devises et ces emblèmes, gravés comme dans l'écorce
des arbres et dans les murailles des geôles, ressortait en
caractères plus grands la déclaration d'un amour sacrilège
accompagnée des emblèmes d'une forfaiture sans appel aux yeux de la
morale chrétienne:
Daniel est à André.
Alors, oubliant ses blessures, le sang qui coule, son œil prêt à
s'éteindre, l'adolescent se rengorge, redresse la tête, bombe la
poitrine comme pour mieux exposer ses stigmates, et, désignant de la
main, le forcené qui sanglote toujours dans un coin: «L'André en
question, c'est lui-même! Puis après? Je l'aimai car il fit
longtemps très bon pour moi. Il me protégea et il fit mon
éducation. Il s'est payé. Nous sommes quittes».
Et, rieur à travers ses larmes de sang, tandis que tous se
taisent, subjugués par sa crânerie, il retire de la gueule du
poêle, le tisonnier chauffé à blanc, et appliquant celui-ci sur la
devise abjurée, il ne daigne ni voir fumer sa chair, ni l'entendre
grésiller. L'horrible torture ne lui arrache pas une grimace, pas un
gémissement.
Il la prolonge, jouissant de son supplice.
A mesure que s'efface, fumante, la monstrueuse déclaration, ses
yeux stoïques et humides de beau martyr, surtout son œil sanglant
et blessé, contemple si tendrement la jeune femme qui s'était
détournée de lui, ses yeux l'enveloppent d'une caresse tellement
suave et poignante, qu'elle aussi, bravant la justice et les vertueux
équilibres, se jette à son cou et dépose sur ses lèvres un long
baiser de plénière solidarité.
LE
QUADRILLE DU LANCIER
...in which places I saw and practised such villainy as is
abominable to declare.
Robert Greene. (Repentance.)
Par à force d'avoir purgé tous les dégoûts.
Tristan Corbière. (Le Renégat.)
I
A l'impression métallique et rêche du ciel crépusculaire
surplombant la caserne du 45
e lanciers, les clairons qui
sonnaient au rassemblement ajoutèrent, comme des gouttes de cuivre
fondu.
Les consignés, environ une centaine, à la fois anxieux et
affriolés, avertis d'une conjoncture point banale, dégringolèrent
des chambrées dans la cour.
Soldats médiocres ou franches soudrilles, il n'y en avait aucun
qui ne s'estimât un troupier modèle comparé au salaud dont ils
allaient faire justice. Avant de procéder à un nettoyage
exemplaire, le commandant avait attendu que le jour fût tombé et
que les bons sujets fussent dehors, estimant superflu et presque
malsain de les employer pour exécuteurs des plus basses œuvres.
D'ailleurs, cette expérience du caractère humain que possèdent les
chefs de troupes lui garantissait que le condamné ne rencontrerait
pas tortionnaires plus acharnés et plus implacables que les
arsouilles et les remplaçants retenus au quartier.
Ils se placèrent en ordre de bataille sur deux rangs se faisant
face à vingt pas d'intervalle.
Grave, tordant les crocs de sa moustache, important mais agacé,
le capitaine souffla quelques mots à l'oreille d'un maréchal des
logis qui, avec deux cavaliers, se rendit dans l'aile du bâtiment
que couronnaient les cachots. En esprit, les hommes suivaient
l'ascension du piquet vers les combles; ils se représentaient la
sommation faite là-haut au très principal intéressé, les
dispositions sommaires qu'il prendrait avant de descendre avec sa
garde.
Mais, comme il arrive toujours en semblables attentes de
palpitants spectacles, leur imagination courait la poste et il
s'écoula des minutes, durant lesquelles le commandant brossait à
coups de cravache la chimérique poussière de ses bottes, avant que
le protagoniste du drame promis débouchât avec son escorte.
Un murmure comparable au bruissement des feuilles sèches chassées
par le vent de novembre courut parmi les troupiers haletants. Puis
prévalut un de ces silences permettant de surprendre la distillation
des pensées et le pantèlement des cœurs.
Malgré sa condition fâcheuse et l'opprobre de cette
confrontation, le coupable, tout jeune encore, demeurait un cavalier
fort plastique, de taille avantageuse, d'une jolie physionomie, pour
ainsi dire moulé dans son uniforme paille et grenat garni de jaune
orange. Il portait la grande tenue, mais sans le sabre, les éperons
et le czapska. Il écarquillait les yeux comme un oiseau de nuit
brusquement exposé à la lumière et quelques brins de paille mêlés
à sa chevelure noire et crépue donnaient à croire qu'on l'avait
surpris dormant étendu sur sa litière.
Quoique libre de ses mouvements, il s'avançait avec la lenteur et
la gaucherie d'une recrue. Il semblait essoufflé, et comme il
s'arrêtait pour reprendre haleine, les soldats qui le flanquaient
l'entraînèrent par les bras jusqu'à dix pas du capitaine.
Désireux d'éviter ces prunelles hostiles et sarcastiques
opiniâtrement braquées vers lui, le jeune homme levait les yeux et
affectait de suivre le vol de quelques moineaux qui regagnaient en
pépiant leur nid situé dans les toits mêmes sous lesquels on
l'avait incarcéré, lorsque soudain il entendit hennir là-bas à
l'autre bout de la caserne et s'ébrouer l'instant d'après en
battant des sabots, avec l'impatience d'une monture fringante trop
longtemps retenue à l'écurie, un cheval, son propre cheval, le joli
alezan si bien ajusté au cavalier. La noble bête appelait-elle son
maître? L'idée qu'il ne la monterait jamais plus lui rendit plus
cruel encore le sentiment de son déshonneur et, pour la première
fois depuis son arrestation, il eut peine à refouler ses larmes....
Cependant, après avoir toussé, le capitaine déploya une pièce
administrative et lut, non sans bafouiller, le procès-verbal du
flagrant délit.
Les yeux humides toujours tournés vers le faîte, les bras
ballants, le patient s'efforçait de n'écouter que le guilleri des
moineaux, le hennissement de son brave cheval et aussi les premiers
accords d'un bal de guinguette qui turbulait non loin du quartier,
mais il avait beau s'évertuer, les périphrases pudibondes et
ronflantes du réquisitoire dominaient toutes les autres rumeurs, et
les termes de sa condamnation: «...attentat aux mœurs...
dégradation ignominieuse... mise au ban de l'armée...» lui
brisaient le tympan comme des percussions de cymbales ou le lui
déchiraient comme des éclats de fifres.
Arrivé au bout de sa lecture: «Faites votre office!» proféra
d'une voix plus sourde le commandant en s'adressant au maréchal des
logis.
Celui-ci, après une pause crispante, se décida enfin à aborder
le condamné et, à gestes précipités, il lui arracha tout d'une
tire les chevrons et les galons des manches, les torsades des
épaules, les brandebourgs, les passements et jusqu'aux boutons du
dolman. Afin de faciliter cette opération infamante, au préalable
insignes et ornements avaient été décousus puis rattachés
légèrement à l'uniforme. Malgré cela l'opérateur suait à
grosses gouttes; plusieurs fois il fut forcé de s'y reprendre; il
voyait trouble; sa main lâchait prise; pressé d'en finir il allait
trop vite.
Avant d'entrer au service ce gradé avait été valet de mareyeur
et, à chaque broderie qu'il enlevait au misérable, il se souvenait
du sifflement que produisait la peau des anguilles vives ramenée au
bout de son couteau ébréché. Il n'était pas jusqu'à la pâleur
livide et surtout les convulsions du dégradé au contact de son
poing qui ne rappelassent à l'exécuteur les bestioles violâtres
qui se tordaient, écorchées et tronçonnées, sur l'étal.
Le sourire de bravade et de forfanterie que les lèvres de
l'anathème étaient parvenues à dessiner, au commencement,
dégénérait, de stade en stade, en un sardonisme tellement atroce,
que l'exécuteur se détournait pour ne plus le rencontrer.
Ce rictus faussement hilare était d'ailleurs démenti par
l'inépuisable détresse qui vitrait, dilatait et humectait les yeux
de la victime.
Pour finir, le tourmenteur emporta d'un coup sec et précis les
larges bandes oranges faufilées à la culotte. Et à cette suprême
avanie, lorsque le misérable ramena vers l'exécuteur ses yeux
lamentables, une fièvre brûlante les avait subitement séchés: ils
n'étaient plus noyés de larmes mais ils étaient injectés de sang.
Cette fois le maréchal des logis recula et battit en retraite,
hanté pour le restant de ses jours par l'expression vengeresse de
ces prunelles sanguinolentes.
Le capitaine aussi s'était retiré de la scène. Pour les
formalités qui restaient à accomplir il répondait de la très
bonne volonté de ses hommes. Point n'avait été besoin de les
styler.
Les deux rangs se rapprochèrent de façon à former un long et
étroit couloir depuis l'endroit où se trouvait le condamné jusqu'à
la grande porte ouverte à pleins battants.
Le pauvre diable pressentit qu'une autre épreuve, un surcroît de
torture lui était réservé.
A quelle gymnastique vont-ils se livrer tous ces rossards, alignés
à quelques pas l'un de l'autre pour avoir plus de jeu? La jambe
droite portée en avant, on les croirait prêts à se fendre comme à
la salle d'armes. Mais jamais ces faciès ne trahirent pareille
préoccupation agressive. Ils prennent donc leur mission bien au
sérieux! Ces lèvres pincées, ces regards épieurs, ces têtes
carnassières obliquement tendues vers sa piètre personne! On dirait
autant de spadassins ou plutôt de coupe-jarrets apostés sur la
grand'route....
Tzim la la! Les croque-notes de la guinguette attaquent le finale
de l'endiablé quadrille dont la pastourelle vient d'accompagner la
dégradation du misérable.... En avant deux! Et en cadence!...
Non, ils sont trop de monde à lui en vouloir. Pitié, les anciens
copains! Tout, mais pas cela! Qu'on le ramène plutôt au cachot pour
ne plus jamais l'en extraire; qu'on l'y dérobe à la vue de ses
semblables, qu'on l'y laisse même crever de faim et de soif. Tenez,
il y retourne de son propre mouvement....
Mais les pitauds qui étaient allés le dénicher tout à l'heure
et qui, postés derrière lui, n'ont cessé de le surveiller,
répriment cette velléité d'indépendance et, rattrapant le
gaillard par les épaules, le font pirouetter sur lui-même et, d'une
double ruade décochée au bas du dos, l'envoient entre les deux
colonnes mal intentionnées.
Dzim la! En avant deux!
De file en file, les coups de pieds pleuvent drus et rythmiques,
scandés par la musique forcenée, à temps et à point voulu,
presque avec le
une...
deuss... de l'école de peloton:
replié vers la fesse, le bas de la jambe fait ressort du jarret et
projette la botte dans les reins du pâtiras. D'aucuns mais combien
rares, manquent la cible, à dessein, et se bornent à esquisser le
geste. La masse truculente de ces mouflards aigris par les punitions
et les corvées prend un âpre délice à ce jeu féroce. Ils
frétillent et piaffent en attendant leur tour. A l'approche du
souffre-douleur ils tirent la langue, la serrent entre les dents,
bandent leurs muscles, contractent tout le corps, en vue d'une action
unique. Ils sont littéralement hors d'eux-mêmes. Pas souvent qu'ils
rateraient le pékin! Et avec la malice hypocritement salace de
chenapans employés à des œuvres d'équité sociale, ils lui
décochent la pennade juste entre les jumelles. Les plus agiles,
après l'avoir fouillé de la jambe droite, le rattrapent de la
gauche. Et tous ricanent, trigaudent, joignent l'invective aux voies
de fait, applaudissent aux atouts les mieux rabattus, et se répandent
en interjections rauques, en ahanements de goujat qui bat la semelle
pour se réchauffer les arpions. Jamais les bélîtres n'apportèrent
tant de zèle et d'émulation à la manœuvre. Cette rigolade sera la
plus carabinée de leur temps de service!
Il y a jusqu'au fracas étrangement mat et étouffé de cette
volée de coups assénés à la défilade qui les a mis en liesse. Un
ancien débardeur compara ce bruit à celui d'une pile de ballots
s'écroulant à fond de cale. A un bûcheron, il rappela l'aigre bise
d'hiver qui secoue rageusement la forêt effeuillée. Mais un
manutentionnaire trouva mieux encore: par la suite, chaque fois qu'il
jouait des pieds dans le pétrin, il songeait à la plainte sourde de
la pâte humaine ce soir à jamais fameux!...
Inerte, privé de toute pensée, durant plusieurs secondes l'homme
ricoche et bondit. Une escaffe le renverse, une autre le ramasse.
S'il s'abat c'est pour se relever aussitôt comme une haridelle sous
le fouet du charretier.
Enfin, il touche à la limite de cette voie de douleurs. Quatre à
six tourmenteurs encore à dépasser et il sera dehors, libre, au
large. Mais le large et la liberté l'épouvantent bien autrement que
les épreuves qu'il a subies dans ce préau. Cette rue faubourienne,
ces terrains vagues, ces enclos lépreux piqués, çà et là, de
quelque bec de gaz palpitant comme une chauve-souris enflammée,
cette atmosphère vespérale ne lui a jamais paru aussi farcie
d'embûches.
Un horrible imprévu le guette....
Et plutôt que de sortir avec empressement, il se bute, il se
rebiffe, il ne bronche plus sous les coups. Au besoin il repasserait
entre les deux haies de tourmenteurs pour réintégrer son cachot de
miséricorde. Mais, exaspérés par cette inertie, d'ailleurs pressés
d'en finir, les derniers partenaires réunissent leurs efforts et, le
visant à la fois, le projettent sur le pont-levis au-delà de la
porte.
Avec un fracas sépulcral, les vantaux massifs battirent derrière
lui, tandis qu'une huée prolongée le salua par-dessus les créneaux
de la muraille.
II
Il se tint blotti dans l'encoignure, sous la voûte ténébreuse,
pesant contre la porte, haletant après les quatre murs, après la
clémente solitude de la geôle. Au fond il mit du temps à se rendre
nettement compte de ce qui lui arrivait. Incapable de toute volition,
il ne se découvrait plus que de vagues instincts. Il claquait des
dents, il était aveuglé et fourbu, mille chandelles giraient sous
ses paupières, il ne cessait de frissonner, mais parfois des
sanglots d'asphyxié, des hoquets d'épileptique le secouaient et le
tordaient tout entier. Le haro de ses ennemis se répercutait encore
en ses oreilles et il lui semblait que leurs pieds continuassent de
le fouler.
Sa tenue, si glorieuse il y avait à peine cinq minutes, à
présent dégarnie de ses affiquets et de ses passementeries, défaite
comme une guenille, trouée par places, ne tenant presque plus à son
corps, représentait une livrée de honte, une caricature de
l'uniforme; une de ces friperies de carnaval qui boivent la sueur et
proclament la crapule de plusieurs générations de masques, un
paillasson auquel s'étaient raclées avec rage les plus boueuses
semelles du régiment.
Et dire que son équipement était moins avarié encore que
l'épave humaine qui le revêtait. Impossible de tomber plus bas,
d'être plus abject, plus odieux que ce rebut de l'armée. Sous
l'uniforme il ne comptait plus un seul camarade. Aucun de ceux avec
lesquels il avait roulé, grenouillé de bouge en bouge, les soirs de
vadrouille, avec lesquels il s'était cependant vautré dans de
dégradantes promiscuités, ne lui pardonnerait cette turpitude
suprême à côté de laquelle les pires infamies devenaient de
bonnes œuvres. Les plus mauvais drôles s'étaient cru le droit et
même le devoir de le jeter à la voirie!
Et son châtiment ne faisait que commencer:
Désormais le meilleur samaritain se détournerait de lui. Le
lépreux aurait peur de lui toucher la main. Il était
irréparablement interdit, hors la loi, hors la société, hors la
famille! Pour lui plus de parents, plus de sœurs, même plus de
mère!...
A cette pensée, la première qui lui revint, il recouvra aussi
l'usage de ses membres et fit un mouvement pour enjamber le garde-fou
de la douve, mais, tout à coup les dissonnants accords du quadrille
raclé et soufflé pendant son supplice secouèrent de nouveau la
torpeur cauteleuse de la banlieue.
Et les discordances, la couleur fauve, la frénésie, la
continuelle fêlure de cette musique digne du rogomme et des gueulées
du voyou, ces cuivres aussi mal embouchés que des escarpes, ce
cancan provocateur et cynique sur lequel on venait de lui faire
danser le plus macabre des cavalier-seul, viola brusquement sa
conscience et convertit son désespoir en un démesuré besoin de
représailles!
—Quelle bêtise j'allais commettre! se dit-il, en s'éloignant
allègrement de la caserne. Une vaste blague, la vertu! Et les
honnêtes gens, autant d'hypocrites qui ne punissent que le
scandale.... J'eus tort de me faire pincer: voilà tout.... La nature
se moque bien des lois humanitaires et des convenances sociales....
Les gueux pour lesquels brille le beau soleil et verdoient les arbres
des grands chemins sont plus nombreux que les promeneurs rassis et
poussifs et si les nuits obscures protègent les liaisons permises,
elles ne favorisent pas moins les amours frauduleuses!...
Il ferait beau voir les animaux domestiques réduire à
l'impuissance les rapaces et les carnassiers.... Imbécile qui me
croyais l'exception, le seul dérogateur de mon espèce!... Quoi,
j'ai vingt-trois ans à peine, et pour une peccadille, pour une
mésaventure, je me serais appliqué à moi-même cette peine de mort
que l'excellente justice de ce monde épargne souvent aux chourineurs
effrénés.... C'en est fait.... Si l'ordre et la règle me
condamnent sans rémission, je m'enrôle au service de la fantaisie
et du bon plaisir; je passe à l'armée des francs vauriens et des
insoumis....
Pas de danger, ma fine, que les coucheurs des pouilleries et les
turlupins des correctionnelles me vomissent, m'expurgent de leur
milieu pimenté....
En voilà qui ne disputent point sur les goûts ou les
couleurs!... Je sais une franc-maçonnerie dans laquelle mon
caractère et ma jeunesse me vaudront une cordiale hospitalité!...
Et tandis qu'il s'étourdissait de sophismes jetés ou phrases
saccadées, entrecoupées de ricanements, il se suggérait des
mystères et des rites qu'il n'aurait su poétiser en termes assez
spécieux....
Aux confins du monde rationnel, au delà des extrêmes tolérances,
les stigmatisés, les incurables de son espèce se réfugiaient en
des lazarets clandestins, pour y trouver un soulagement au seul mal
que ne pourraient adoucir nos sœurs de toutes les charités!
De trop explicites gazettes lui avaient révélé les mœurs
ségoriennes des colonies pénitentiaires. A côté des chambrées de
mendiants et de frelampiers, celles de la caserne avec leurs farces
risquées et leurs indécentes brimades étaient de virginales
nurseries. Les chauffoirs des dépôts de vagabonds perpétuaient les
priapées des antiques étuves. Et, comme dans des serres torrides
établies pour la culture la plus forcée, on y voyait fleurir des
végétations monstrueuses ressuscitées du paganisme ou importées
de l'Orient.
L'atmosphère y régnait plus suffocante que l'ozone et plus
délétère que la mofette. De livides désirs crépitaient à fleur
de peau comme les feux follets sur la tourbière. Ici, le feu de
l'enfer prévalait contre le feu du ciel, car nulle part ailleurs les
salamandres des ardeurs maudites et des lacs asphaltides ne se
traînaient et se mêlaient avec autant d'effronterie. Et à présent
le dégradé aspirait à cette vie patibulaire et goûtait par
anticipation la cuisante et sinistre tendresse du galérien pour son
compagnon de boulet....
III
Il était tellement obsédé par ces mirages néfastes, qu'en
passant devant l'entrée du bal où le quadrille ne cessait de
vacarmer il bouscula deux danseurs, passablement gris, qui en
sortaient bras dessus, bras dessous.
La lanterne rouge de l'enseigne leur permit de dévisager le
maladroit. Ses traits décomposés, ses yeux hagards, l'expression
farouche et incendiaire de sa physionomie les frappèrent aussitôt;
mais ce qui les estomaqua au point de les dégriser, ce fut
l'extraordinaire état de son accoutrement. Ce débraillé, à lui
seul, constituait un attentat au décorum et à l'ordonnance.
—Où diable ce paroissien avait-il été s'arranger ainsi?
Subitement, ils comprirent: son aventure avait fait du bruit. La
rencontre était vraiment piquante. Une aubaine! Attention! On allait
rire!
Et l'un des deux faubouriens lui vitriola la face du même
sobriquet que venaient de lui hurler les échos de la caserne. Cette
fois encore, la résolution l'abandonna; il demeura lâche, baissé,
sous l'injure. Et avant qu'il eût repris connaissance, songé à
repousser ces agresseurs ou du moins à s'enfuir, d'autres gaillards,
attirés à la porte par les exclamations et les sifflets de
ralliement de leurs camarades se massaient autour du dégradé et lui
coupaient la retraite.
Un mot les mit au courant. Leur mauvais gré se compliquait de
cette hostilité que les gens du peuple, principalement les
faubouriens et les ruraux investisseurs de la ville, nourrissent
contre tout ce qui porte l'uniforme. Des guet-apens et des rixes
ensanglantaient sans cesse les abords de la caserne. Plusieurs fois
le bouge même où les galants de barrière faisaient sauter leurs
dulcinées, avait été démoli de fond en comble par la soldatesque
en manière de représailles et par esprit de corps, à la suite
d'avanies infligées à l'un ou l'autre lancier.
Si le cavalier qui venait de tomber dans cette bande de
batailleurs avait déserté ou reçu la cartouche jaune pour un autre
motif, sans doute l'auraient-ils accueilli en triomphateur, mais,
quoique peu pointilleux sur le chapitre de la morale, cette fois, la
nature de son offense les indisposait plutôt contre lui et ils se
réjouissaient cruellement de pouvoir justifier leurs préventions à
l'égard de l'arme entière à laquelle avait appartenu l'expulsé,
et à laquelle ils attribuaient les mêmes déshonorantes pratiques.
Ils seraient encore moins cléments pour le coupable que ses anciens
frères d'armes. Déjà ils l'entraînaient à l'écart pour le
mettre à de nouvelles questions, le coucher longuement sur la claie,
le torturer avec ces atermoiements au moyen desquels les virtuoses de
la brimade allongent la crevaison d'un chien galeux.
Un des principaux marlous s'interposa:
—Ne salissons pas nos mains à ce bougre: accordons lui plutôt
l'occasion de se racheter. A cet effet fondons-le dans notre
basse-cour et voyons s'il se montrera coq ou chapon!
Exultant à ce mirifique programme, la bande charria, sans plus
tarder, le sujet à l'intérieur du bal. Si les femelles de ces
lurons ne demandaient pas mieux que d'accorder une revanche à ce
joueur par trop grec, par contre le patron de l'établissement,
soucieux d'éviter de ruineuses mises en contravention, se fit un peu
tirer l'oreille avant d'autoriser ce sport passablement décolleté,
mais comme il dépendait exclusivement de cette clientèle
excentrique et qu'en somme en irritant ces détestables coucheurs il
courrait plus de péril qu'en s'aliénant la rousse et les pandores,
il finit par se rendre à leurs injonctions comminatoires. En
conséquence on ferma les portes, on bâcla les fenêtres pour
empêcher les indiscrétions; on suspendit les danses. Quelqu'un
imposait même silence aux gagistes, mais la majorité insista au
contraire pour que le divertissement fût assaisonné de musique.
Leur avis prévalut, et les croque-notes furent invités «à mener
le plus de boucan possible» afin de donner le change aux mouchards
du dehors. «Puis, qui sait, ce bacchanal ficherait peut-être du
gingembre au refroidi!»
—Attention! clama le boute-en-train qui venait d'émettre cette
hypothèse profonde,—l'honneur est aux doyennes du sérail.
Allez-y, chacune, de votre boniment! Mais, jusqu'à nouvel ordre, bas
les pattes!
Pour tenter la conversion du renégat on n'accordait à chaque
prêcheuse que la durée d'une figure de quadrille.
Au signal l'orchestre entama avec rage le «pantalon» de la danse
fatidique et on vit s'avancer sur la piste une chiffonnière édentée,
une pierreuse qui tenta de circonvenir le patient avec des grimaces
de guenon amoureuse et lui débita des ordures camardes.
La galerie souligna ces lugubres lazzi par des bourrades et des
huées.
Après cette maugrabine, aux premières mesures de «l'été»
s'amena une colporteuse presque aussi mûre, qui entretint
l'indulgente hilarité des comparses mais n'obtint aucun autre
succès.
Pour la «poule» cette vétérane du trottoir céda le terrain à
une harengère un peu moins marquée, plus propre aussi, dont, au
milieu de fort profondes ténèbres, un permissionnaire ivre se fût
peut-être rassasié, quitte à l'étriper ensuite.
Celle-ci fit place à une commère rondelette, vraiment accorte,
un morceau friand sur lequel il ne fallait pas cracher; toutefois le
mijauré ne répondit pas plus à ses avances qu'à celles des trois
précédentes gorgones.
Les assistants commençant à le trouver difficile, se remirent à
l'interpeller sans expurger leur vocabulaire.
Il ne se laissa pas démonter par leurs reproches et opposa la
même froideur, le même dédain aux paroissiennes qui défilèrent
après cette favorite de la corporation. Brunes ou blondes, amazones
imposantes ou gamines délurées, sirènes serpentines ou boulottes
douillettes, vampires décharnés ou goules ventrues, aucune ne
parvint à lui tisonner le tempérament.
La toute dernière, celle que les juges du tournoi tenaient en
réserve: un trottin de modiste, une rousseaude encore mineure, l'air
d'un collégien précoce, sans poitrine et sans hanches, n'obtint pas
plus de résultat que la kyrielle qui l'avait précédée.
Quand cette maigrichonne se retira en s'avouant vaincue, ce fut un
tollé, un hourvari, une explosion de sarcasmes et d'invectives.
—Eh bien, s'il en est ainsi!—hurla le chef de la bande, à
toutes ces femmes horriblement mortifiées,—il y passera de force!
A la curée les mâtines!
—A la bonne heure! se dit le dégradé. Mieux vaut subir leurs
violences que leurs fadaises!
Et comme toutes, vieilles et jeunes, se ruaient à la fois dans
l'arène, il leur décocha un regard tellement frigide, tellement
rébarbatif, qu'elles tombèrent en arrêt, matées par sa superbe,
confondues par l'énormité de son aversion.
Mais il se ravisa subitement sous l'afflux d'une inspiration
satanique: le moment était venu de s'amuser à cette expérience
tout autant, même mieux que les facétieux récidivistes.
Bientôt, avec l'aide du mauvais génie, le lancier déchu serait
peut-être le seul à se divertir. Oui, rirait bien qui rirait le
dernier! Les candides repris de justice ne se doutaient guère de ce
qui les attendait, du tour abominable que ce cachottier était résolu
à leur jouer.
On le vit se départir de son attitude répulsive, de sa
contenance hargneuse. Allait-il s'humaniser à la fin? Ses traits se
détendirent; il se rengorgea, se campa avantageusement, et, les bras
croisés sur la poitrine, laissa errer sur son houleux entourage des
regards ressemblant à des œillades. Où voulait-il en venir? Il
songeait tout simplement à prolonger l'épreuve, à gagner du temps
en leurrant ces bagasses, en les promenant par des alternatives de
confiance et de déception, jusqu'à la minute fatidique où sa
conspiration éclaterait à tous les yeux. Rien n'avertit les
matériels Philistins et leurs rouées Dalilas de la catastrophe que
leur préparait ce méchant Samson, pas même le sourire faux et
sybillin effleurant furtivement ses lèvres.
Oui, il joua tellement bien la comédie que les femelles s'y
laissèrent prendre et rentrèrent momentanément leurs griffes,
malgré les objurgations des mâles avides de carnage et pressés
d'en finir. Voilà qu'elles se reprirent à le supplier en chœur, à
lui chuchoter de tendres et humbles déclarations: leurs paroles
impatientes, leurs rogues reproches expiraient en soupirs langoureux.
C'est tout au plus si elles s'enhardirent jusqu'à l'embrasser, à
l'étreindre dans leurs bras, à le presser contre leurs gorges
palpitantes. A la longue, comme il demeurait calme, souriant,
énigmatique, sans se prononcer encore, en cette crispante posture
d'un bellâtre que sa fatuité empêche de désigner son élue,—les
mieux tournées abandonnèrent jupes et corsages, recoururent à des
attitudes savantes, à des pratiques jusqu'à présent souveraines et
irrésistibles.
Lui continuait de les berner en secret....
Alors, toujours sans le brutaliser, elles achevèrent la besogne
de ceux qui l'avaient dégradé et le débarrassèrent pièce par
pièce de son uniforme dépareillé. Loin de leur opposer la moindre
résistance, il semblait encourager ces privautés, si bien qu'elles
finirent par le réduire au costume sommaire du conscrit examiné par
le conseil de révision.
A l'époque où il passa cette visite, véritable parangon de
beauté mâle et adolescente, ses formes nerveuses et musclées
avaient arraché des jurons approbateurs aux grognards chargés de
jauger et de trier la viande à canons. Mais aujourd'hui, une
influence mystérieuse, un pouvoir occulte étrangement suggestif
était intervenu pour enchérir encore sur ses perfections
naturelles, pour le transfigurer, le parer d'une splendeur
surhumaine.
Aussi devant ce nu impeccable, les femmes demeurèrent elles
quelques moments éblouies, tenues en suspens, ne sachant plus quel
parti prendre, muettes, retenant même leur haleine, sentant leurs
jambes se dérober sous elles, sur le point de tomber à genoux....
Puis le désir l'emportant sur la dévotion, leur nostalgie
charnelle s'invétérant jusqu'au paroxysme, elles fondirent sur lui,
toutes le voulant à la fois, toutes résolues à s'en emparer coûte
que coûte, à en prendre leur part, dussent-elles pour cela le
lacérer et se disputer les lambeaux de sa personne comme elles
venaient de se partager les bribes de son reste de tenue.
IV
Les hommes de l'assemblée, presque tous jeunes et athlétiques
gaillards de plein air: braconniers, valets d'abattoirs, tape-dur,
rôdeurs de barrière, s'étaient égosillés à flatter et à
stimuler leurs compagnes. Fiévreux, trépignant d'impatience, avec
des rires, des grognements, des exclamations, des battements de pied,
des claquements de langue, des jurons, des tortillements et des
dislocations de mancheur, ils semblaient des villageois intéressés
dans un combat de coqs, avec cette différence qu'ici chacun pariait
pour sa poule contre ce coq récalcitrant.
Peu jaloux, même partageux par industrie, ces galants ne
demandaient pas mieux que de céder, en passant, les faveurs de leurs
gourgandines à ce joli benêt. Celle qui triompherait de sa froideur
n'en acquerrait que plus de prestige.
A la longue, cependant, les marauds s'échauffaient à la place de
cet homme de bois et ils refoulaient à grand'peine leur envie de
s'élancer sur les tentatrices et de les venger de sa frigidité par
un tribut surabondant. Et en même temps qu'ils se trémoussaient
d'ardeur et râlaient de convoitise, ils ne trouvaient plus
d'imprécation assez énorme pour en agonir le piteux damoiseau.
L'épreuve se prolongea. D'insinuantes et de câlines qu'elles
s'étaient montrées jusqu'à présent, les femelles se firent
agressives et malignes; une rancœur, une âcreté acheva
d'encanailler leurs grâces banales et leurs appas publics.
Le dépit les enlaidissait à tel point que l'attention angoissée
et tendue, la solidarité fougueuse et vengeresse de la galerie se
relâchèrent.
Graduellement les drôles en vinrent à partager la répugnance
que ces maritornes grimaçantes et gorgiases, l'écume aux lèvres,
rauques de lubricité, inspiraient à cet adonis.
Oui, peu à peu, et en leur for intérieur, ils désavouaient
leurs violentes complices.
Comment en arrivèrent-ils à se rappeler avec un regret attendri,
avec presque l'envie de les revivre et de rattraper les occasions
négligées, tant de polissonneries commises en manière de
récréations à l'époque de leurs baignades d'apprentis lâchés
par les fabriques?
Leurs flopées gagnaient à pas accélérés les rives du canal de
batelage. Par les crépuscules caniculaires leurs plongeons
troublaient les eaux stagnantes et ravageaient les îlots d'algues et
de fétides nénufars; puis, mettant de spéculatives lenteurs à se
rhabiller, prenant plaisir à se voir au naturel, leurs ébats
licencieux, leurs jeux outrés sur les berges poudreuses
scandalisaient la digestion des pudiques merciers gavés de fritures
et de matelotes.
La nudité de ces vauriens, leur carnation spéciale persistait à
trahir les efforts et les attitudes du métier, le jeu de l'outil,
les tics et les manœuvres professionnels; leurs membres s'étaient
façonnés à la gymnastique artisane; leur chair, imprégnée des
poussières et des suées du labeur, gardait le flottement, la
cassure, les bourrelets, le ragoût topique, quelque chose de
l'usure, du foulage et de la patine des haillons dépouillés. Ce
déshabillage vicieux se tonalisait avec la région usinière. Il
marquait l'heure ambiguë de cette «pleine eau» clandestine,
abrégée et dramatisée par l'apparition des bonnets à poil.
Garçons de peine et goujats correspondaient physiquement aux
torpides effluences du serein. Ils s'assimilaient le charme paludéen,
la douloureuse et toujours convalescente beauté de cette nature
suburbaine.
Leur dégaine efflanquée et blafarde, leurs muscles émaciés par
places, remplis et presque trop fournis en d'autres, leurs bras
maigres, leurs vertèbres saillantes, leurs mollets variqueux, leur
suggérait mutuellement de morbides comparaisons, les induisait en de
scabreuses espiègleries. De furieux corps à corps aboutissaient à
des rapprochements douillets et frileux, à des tendresses
détournées....
Oui, comment en arrivèrent-ils, tous ces garnements rogues et
fortement émoussés, à se remémorer à présent les tiédeurs
veloutées et les insidieuses caresses de l'adolescence? Comment
leurs narines peu subtiles retrouvèrent-elles l'odeur spéciale de
ces soirs glauques où la campagne fausse s'électrise comme une
chambrée de fiévreux? Mais qui expliquera jamais le dynamisme de
nos êtres? Et la complaisance du fer que la rouille dévore.... Et
la limaille s'accrochant à l'aimant?...
Au surplus, depuis longtemps appâtés de force musculaire,
friands d'exploits intrépides, de rixes bien rouges et de défis
téméraires, capables d'envier à un rival ses prouesses de fracasse
et de pugiliste plutôt que ses équipées galantes, capables aussi
de sacrifier une maîtresse à un féal compagnon, à mesure que leur
attention se détachait des sirènes échevelées et glapissantes,
ils se prirent à admirer le courage et l'impassibilité du patient
et à mesure aussi que s'invétérait leur répulsion pour leurs
amantes de tout à l'heure, ils se sentirent non seulement indisposés
de moins en moins contre cet original, mais trouvèrent son
tempérament fort plausible, se prirent même à son égard d'un
commencement de compassion, lequel ne tarda pas à dégénérer en
une affective indulgence. Ce mystérieux retour d'affinités s'accusa
de minute en minute. Jamais ces forcenés n'avaient rencontré ce
genre de force, cette bravoure-là, ce mépris des pires ignominies,
cette assurance, cette radieuse crânerie, cette désinvolture de
jeune dieu supérieur à toutes les lois et à tous les pactes du
commun des créatures.
Et le calme céleste qu'il puisait dans son abjection, sa
nonchalance féline, son impavide jeunesse, surtout l'ostensible et
blasphématoire dégoût de la femme dans ce corps viril d'une
cambrure épique, d'un moule ineffable, servi par des attitudes
sculpturales, flattait à la fin un penchant qu'ils n'avaient jamais
découvert sous leurs rugueuses carcasses et démêlé dans la houle
et l'effervescence de leurs postulations.
C'était plus qu'en peintres et en statuaires vibrants, même plus
qu'en acrobates et en lutteurs de carrefour qu'ils appréciaient la
supérieure plastique de ce mécréant. Non seulement ils l'avaient
absous mais ils l'aimaient d'une ambiguë tendresse, ils étaient
prêts à embrasser sa cause.
Ils s'abstinrent de joindre plus longtemps leurs invectives et
leurs reproches orduriers aux gravelures dont le criblaient les
bourrelles ; leurs pieds cessèrent de battre la mesure du chahut
incendiaire et leurs poings de se crisper au fond de leurs poches ou
de se tordre, brandis vers lui comme des casse-tête; l'angoisse
serra leur gorge, son fluide leur empoisonna les moelles, leurs
entrailles souffrirent pour lui, leur chair pâtit dans sa chair,
leurs corps s'incorporèrent au sien....
Détourner chez ces copieux sacripants le torrent des instincts
sexuels, déplacer le siège de leurs affections, fomenter l'érotisme
le plus subversif: c'était donc là ce qu'avait tramé l'infâme. Le
maléfice opérait au delà de ses plus vindicatives espérances:
Il s'était produit en ces natures plantureuses et massives un de
ces répréhensibles et véhéments transports qui fanatisaient les
païens à la vue des tortures superbement endurées par les martyrs
et qui dictent aujourd'hui une impérieuse vocation d'assassin aux
gavroches grelottant d'un spasme sanguinaire dans les livides aubades
de la guillotine....
Le perturbateur avait suggestionné de tout son fluide ces
faubouriens intraitables et bourrus, ces luxuriants sauvageons. Et à
présent, en retour, il sentait les ondes de leur monstrueuse
sympathie envahir l'espace et l'envelopper, lui-même, des pires
baisers et des plus secrètes caresses. Une expression de jouissance
sublimée s'épandait sur son visage. On aurait cru assister à
l'apothéose d'un confesseur de la foi ravi dans l'invisible chœur
des anges. Sa capiteuse agonie troublerait à jamais les sources
amatives de ceux qui en avaient été les témoins et ces barbares
qui venaient de le livrer aux représailles de leurs femelles
devenaient ses premiers néophytes, ses disciples passionnés et
vengeurs!
La rage, la haine, la soif de revanche qui avait succédé tout à
l'heure en lui à ses remords et à son désespoir, faisait place à
son tour à une sensation de béatitude infinie, d'éperdue félicité,
de triomphe suprême. Il était fier de lui-même, réconcilié avec
sa faute au point d'en tirer gloire: sa conscience légitimait et
exaltait ses erreurs....
Les buveurs oubliaient de pinter, les pipes s'éteignaient l'une
après l'autre, les voix rudes des mâles se taisaient. Envahis par
l'angoisse ambiante, les musiciens renonçaient à torturer leurs
cuivres bossués et leurs boyaux de chat, et dans la salle on
n'entendait plus à présent que les sinistres glapissements des
louves aboyant à la lune par une nuit de gel, ou de faux ricanements
d'hyènes tenues en respect par une comminatoire effigie tombale....
Quelque temps, trop occupées de leur victime, elles ne
remarquèrent pas le silence réprobateur dans lequel se renfermait
la chambrée si tapageuse et si rutilante du commencement de la
partie. Mais la possession magnétique s'établissant de plus en plus
étroitement entre les regardants et la victime, le fluide qu'ils
échangeaient devenant de plus en plus intense, ce calme et cette
immobilité autour d'elles leur causèrent une vague inquiétude,
puis elles furent intriguées par l'air extatique dont leur proie les
narguait, puis, elles découvrirent la crise inouïe qui s'était
produite dans les sens de leurs souteneurs.
Damnation! Non content de se dérober à leurs avances et à leurs
pratiques, l'aberré passionnel leur volait, leur arrachait les
tendresses de ces bons mâles. S'il défaillait, s'il se pâmait
ainsi, c'était enivré par le bouquet de leur abominable tendresse.
Désormais elles, les coucheuses et les nourricières fidèles,
n'existeraient plus pour ces ruffians débridés!
Se pouvait-il? Plus moyen d'en douter.
Alors, avant de se retourner contre les lâcheurs, elles voulurent
en finir avec l'androgyne qui les avait débauchés. Avec une
recrudescence de rage, elles se mirent à le griffer, à le mordre, à
lui tirer les cheveux. Quelques-unes le percèrent de leurs épingles,
de leurs broches, le déchiquetèrent à coups de ciseaux. Les
hideuses vieilles proposaient de le mutiler, mais les jeunes les en
empêchèrent, ne désespérant pas encore de leurs prestiges. En
attendant, elles le faisaient mourir à petits coups. A défaut de
sève, elles se gorgeraient de sang. Lui, cependant, continuait de
rire aux démons. Son exaltation le rendait disvulnérable ou plutôt,
à mesure qu'elles le criblaient de blessures, il lui semblait que
ses idolâtres y promenaient des lèvres balsamiques et on n'aurait
su s'il se débattait dans les affres du trépas ou dans un spasme de
félicité divine.
Ses complices demeuraient stupéfaits, cloués sur place, partagés
entre l'envie de le délivrer et la jouissance de cette sublime
agonie. Ainsi, les prêtres sacrifient dans la messe le rédempteur
qu'ils adorent.
L'ayant vu chanceler, car elles lui avaient ouvert les veines et
il perdait le sang en abondance, ils firent un mouvement pour se
porter à son secours. Il eût été aussi difficile de parvenir
jusqu'à lui que de retirer un fétu de paille du milieu d'un feu de
prairie. N'importe, ils l'arracheraient mort ou vif de leurs serres
et ils immoleraient toutes ces harpies sur le corps du seul
bien-aimé.
Devinant leur impulsion, il eut encore la force de leur faire
signe de s'arrêter. Pourquoi subsister plus longtemps? N'avait-il
pas épuisé en ces quelques minutes la somme de joies terrestres,
vidé jusqu'au tréfond la coupe des voluptés majeures? Il étendit
vers eux des mains conjuratrices pleines d'onction et de charité.
Avant de les fermer pour toujours, par-dessus l'enchevêtrement et
les replis des ménades, il laissa reposer ses yeux d'ombre et de
vertige sur le cercle de ces possédés. O ce qu'il y avait de
délicieusement félon, d'ineffablement sacrilège, d'amoureusement
sinistre dans ces mémorables yeux d'archange déchu!...
Alors, aspirant, inhalant dans un dernier effort de ses poumons
toute la dévotion qui émanait de ces ensorcelés, pour s'en griser
comme d'un vin eucharistique, pour s'en oindre comme d'un chrême
efficace entre tous, n'espérant nul viatique plus digne de son
paganisme, lui-même sentit s'épancher, avec la vie, tout ce qu'il
couvait de désirs et de nostalgies, tout ce qu'il distillait de
sèves, et l'essentiel de son être aller vers eux et se consumer
dans les flammes de leur perdition.
Une petite compil?
sinon avec un peu de patience tout est disponible ici :
http://www.aml-cfwb.be/numerisation/peps/auteurs/889
(Verhaeren pour les fans aussi, pour moi qui le place au-dessus de Hugo par exemple, les poèmes d'Eekoud me laissent plutôt froid en revanche)